Portrait de Michel Fize, sociologue interrogé par les Maisons d'accueil l'Îlot
MICHEL FIZE

La jeunesse qui fait peur a surtout peur elle-même

Michel Fize est sociologue, chercheur au CNRS et auteur d'une trentaine d'ouvrages. Il nous livre le fruit de ses recherches sur la violence, ses origines et les réponses à y apporter.
11
juin
2015
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Comment peut-on qualifier la violence d’aujourd’hui ?

On observe une radicalisation et un rajeunissement de la violence. Un adolescent de 13 ans peut aujourd’hui être consommateur de certaines substances. Ce n’était sans doute pas le cas il y une quinzaine d’années. Les jeunes font aujourd’hui tout ce que leurs prédécesseurs faisaient avant eux, bien plus tard.

On constate par ailleurs un climat de violence permanent qui, à défaut d’être une réalité systématique, est souvent ressenti comme une potentialité. Elle se manifeste par une série de petits comportements, pas toujours condamnables pénalement, situés en dehors de la sémantique « contravention-délit-crime ». La violence verbale, par exemple, est bien présente mais reste subjective : si le destinataire est étranger, elle peut être prise comme une injure. S’il s’agit d’un pair, elle peut au contraire avoir valeur de communication.

 

Comment est-on arrivé à la banalisation de ces comportements ?

On est face à un problème de faillite généralisée du lien social. Il faut des évènements aussi dramatiques que ceux que l’on a connu en janvier pour provoquer une grande manifestation de lien public. Je crois que c’est la conséquence d’une société d’individus atomisés, mal reliés comme ils pouvaient l’être autrefois à des classes sociales - des classes qui, au delà d’un positionnement social, structuraient les individus : elles offraient une culture, un langage, des valeurs.

Il y a eu une grande cassure dans ces apprentissages et les familles, l’école, rencontrent aujourd’hui des difficultés pour émettre, et donc transmettre des valeurs. Cela donne des individus sans repères, embarqués dans une méconnaissance de ce qui est permis et de ce qui ne l’est pas, de ce qui est moral ou non.

 

Les raisons de ces délitements familiaux et scolaires sont-elles identifiées ?

La situation économique dégradée, qui touche durement ceux qui sont au plus bas de l’échelle, ne leur est pas favorable. Les ressources modestes, le surendettement, l’exposition au chômage massif conduisent les familles vers des situations très difficiles.

La désacralisation des autorités dans les années 60 est aussi un facteur prédisposant. Les familles sont globalement devenues peu structurantes, laxistes, sur fond d’une psychanalyse incitant à ne pas trop agir. La montée des échecs scolaires et l’absentéisme chronique découlent en partie de ça. Cela ne place pas les jeunes dans les meilleures conditions pour aborder une vie sociale normale.

 

Quelles réponses pénales privilégier face à ces nouvelles formes de violence ?

Le temps carcéral devrait pouvoir être un temps utile et non vide. Il devrait permettre aux détenus de se mettre à niveau scolaire - l’illettrisme est encore une réalité criante -, d’entrer dans des parcours d’enseignement y compris supérieurs, ce qui est encore très mal vu. La prison devrait être un véritable lieu de vie, une société ordinaire dans un environnement extraordinaire, dans laquelle on ne perdrait pas sa qualité de membre du corps social.

Rappelons que lorsque les détenus sortent de prison, ils sont très souvent confrontés au handicap de la stigmatisation. Que pour d’autres, l’incarcération se transforme en une petite légion d’honneur. Une sorte d’exploit accompli, un grand examen de passage à valoriser aux yeux des pairs. La « première fois », symboliquement, a une dimension importante…La qualité de la prise en charge est donc déterminante dans leur devenir.

 

La société civile, les associations de réinsertion post-carcérales, n’ont-elles pas un rôle à jouer ?

L’important est en effet de pouvoir remettre de la confiance dans les personnes qui l’ont perdue. Par définition, l’univers violent de la prison n’est pas le lieu de la remise en confiance. Aux difficultés habituelles s’ajoute l’isolement, dans un univers à part qui est un ghetto en soi. Il faut inscrire les personnes qui sortent de prison dans un accompagnement global : réapprendre à ceux qui en ont besoin les règles de la vie en société, les valeurs républicaines mais aussi sociales, au nom du « vivre-ensemble ». Favoriser l’accès au logement, à l’emploi, développer l’accès aux soins quand cela est nécessaire. Plus encore, il est important de favoriser la naissance ou la reconstruction d’une vie familiale pour remettre les personnes dans un schéma social ordinaire.

La mission de réinsertion ne peut commencer qu’à la sortie de prison, et chaque personne qui en sort doit pouvoir saisir sa chance. De manière générale, il n’y a pas de « délinquants », mais seulement des personnes qui, à un moment donné, croisent des actions menant vers un acte délictueux. On peut faire carrière dans le grand banditisme voire être criminel de métier… fort heureusement, les actes anti-sociaux sont très occasionnels.

Mais n’oublions pas, enfin, ce double défi essentiel a relever : installer une prévention générale sur le plan familial et scolaire, et mettre en œuvre des réponses globales et massives sur le plan économique.

 

 

Michel Fize, sociologue, chercheur au CNRS, a travaillé sur les questions de l'incarcération et a notamment été membre du Séminaire sur la prison républicaine, animé par Robert Badinter. Ses domaines de recherche se concentrent aujourd'hui principalement sur l'adolescence, la jeunesse et la famille.

Ouvrage à paraître : Une prison dans la Ville, Histoire de la Santé - éditions Buchet Chastel

 

MICHEL FIZE
SOCIOLOGUE