Portrait de Jean Celier, administrateur de l'Îlot et ancien président de l'Îlot
Jean Celier

Réinsertion : conjuguer à tous les temps

Pour les personnes en situation d’exclusion, le processus de réinsertion est lent. Comment faire en sorte qu’il ne s’agisse pas d’une simple pause dans un parcours d’errance ?
05
avr
2016
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Dans le dernier numéro de la revue du Mouvement Chrétien des Cadres et Dirigeants, concacré au temps, l'ancien président de l'Îlot Jean Celier décrit le temps de la réinsertion... ou plutôt ses différentes temporalités.

 

Guillemets anglaises ouvertesIl y a le froid du thermomètre et le froid ressenti. N'est-ce pas la même chose avec le temps ? Il y a le temps astronomique et le temps que vivent les hommes et particulièrement ceux qui souffrent, qui attendent, qui espèrent, qui se demandent de quoi demain sera fait.

La conscience du temps est le propre de l'homme. Il a conscience de son passé, il vit dans le présent, il ne peut s'empêcher de penser à son avenir.

Le temps des acteurs

Si je suis à la rue, en prison, chômeur, j'attends pour demain, pour tout de suite, la décision du 115, le verdict du juge, la réponse du recruteur. Si je suis de l'autre côté de la barrière, je traite les dossiers, j'optimise les demandes, je gère les priorités dans le cadre de mon temps de travail, de mes moyens ou de ma disponibilité. Si je suis dans l'administration, je m'escrime avec la recherche du budget disponible, du règlement qui s'applique et du service qui doit prendre en charge le cas difficile qui m'échoit.

Comment dans cette complexité des relations, des institutions, des règles ne pas reconnaître que les attentes déçues, les frustrations, les impatiences soient nombreuses parce que le temps n'est pas perçu de la même manière par les uns et les autres ? Pourtant chacun oeuvre pour la même cause et le même objectif : aider et accompagner une personne en difficulté dans sa recherche d'un accès à ses droits, à un logement, à un emploi, à la reconnaissance de sa dignité de citoyen.

Le temps est un des moyens à disposition des acteurs mais aucun d'eux, dans sa sphère, ne le voit ni le vit comme les autres. L'exclusion ne commence-t-elle pas quand les unités de temps ne se conjuguent pas entre elles ?

Le temps de l'action

Reprendre sa place parmi les autres demande du temps, deux sortes de temps. Le temps de la marche, de la démarche propre à chacun. C'est le temps pour cheminer vers plus d'autonomie, plus de confiance en soi, plus de confiance dans les autres.

Il y a aussi le temps de l'horizon que l'on regarde. Le temps de l'urgence, c'est le court terme : trouver un abri, se nourrir, aller voir un médecin, refaire sa carte d'identité. Le temps de se poser, c'est le moyen terme : être accueilli, disposer d'un toit, parler, être écouté et entendu, envisager un avenir. Le temps de se reconstruire, c'est le long terme : relire son passé, bâtir un projet, renouer des relations, faire des démarches, reprendre pied et gagner son autonomie.

Ces temps se mêlent et se juxtaposent de manière vivante mais complexe. Accepter les espoirs, les réussites mais aussi les rechutes et les échecs au rythme de chacun. Vivre chaque jour qui vient, prévoir ses démarches de la semaine, se mettre dans la perspective du mois. C'est parfois un lent mais indispensable apprentissage de maîtrise du temps qui est un des repères sur le chemin de la réinsertion.

Le temps donné

Accompagner l'autre dans la démarche de réinsertion demande aussi du temps, celui de la continuité et du suivi. Accompagner, c'est respecter le rythme de chacun. C'est aussi appréhender les trois horizons en même temps, au-delà du cadre matériel ou statutaire de l'accueil.

Trop souvent dispositifs et structures sont organisés en fonction de critères de commodité ou de budget mais pas en fonction du temps nécessaire : centre d'accueil d'urgence où l'on s'enlise pendant six mois ou plus parce qu'il n'y a pas d'autres structures d'accueil disponibles ; centres d'hébergement où l'on s'installe pendant trop longtemps parce que cela peut être confortable d'être logé dans des conditions acceptables ; logement autonome où l'angoisse et la solitude guettent parce que les relations sociales n'ont pas pu être construites avec assez de temps.

C'est moins le lieu d'accueil qui compte que le temps donné pour aider à progresser au rythme propre de la personne, tout en gardant l'oeil simultanément tourné vers les trois horizons d'aujourd'hui, de demain et de plus tard, quand la galère sera définitivement derrière soi.

Retrouver sa place

Bien sûr, la prise en compte du temps n'est pas le seul enjeu de la réussite des actions de réinsertion mais en reconnaître l'importance est une des conditions du succès. Parce que retrouver sa place dans la société quand on a souffert, galéré, que l'on s'est mis en dehors ou que l'on a été exclu, est une démarche longue, difficile, douloureuse. Elle requiert beaucoup d'engagement et d'appui solidaire d'autres personnes et ne peut pas se réaliser dans la précipitation, la vitesse.

Aucune technologie ne peut accélérer le processus. Il faut de l'attention, de la bienveillance, du respect et le déploiement de tout cela demande à la fois du temps et une mise en perspective dans le temps. Mais ce n'est pas si simple. Le temps n'est pas le même pour tous et l'action ne s'ordonne pas de la même manière selon qu'elle se place dans le court, le moyen ou le long terme. Ces différences sont particulièrement sensibles dans l'univers de l'exclusion et de la lutte pour la réinsertion.Guillemets anglaises fermées

 

Logo PDF rougeRéinsertion : conjuguer à tous les temps. Analyse de Jean Celier parue dans la revue n°430 du Mouvement Chrétien des Cadres et Dirigeants.
Premier semestre 2016

 

 

Jean Celier
Administrateur de l'Îlot, président de l'association de 2006 à 2015