Marion Lachaise

"Antiportraits" de détenus

Artiste plasticienne, Marion Lachaise a réalisé les « antiportraits » d’hommes détenus dans la prison de Clairvaux.
14
déc
2014
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Comment sont nés les « antiportraits » de Clairvaux ?

Cela fait maintenant 12 ans que je travaille le portrait, avec la sculpture, la vidéo… je recherche le portrait le plus « vrai-semblant ».

Au début, j’ai créé un personnage fictif « Jolly Psykrine », inspirée de la speakerine de télévision, avec de grands sourcils et une grande bouche... Et puis je lui ai cherché une vie possible, de la naissance au portrait. C’est à ce moment-là que j’ai pensé à filmer son visage en le projetant sur une sculpture, elle-même en mouvement. La sculpture métamorphose la figure. Cela permet d’aller au-delà du visage de tous les jours, celui de la vie sociale, pour montrer la personne sous un angle plus intime.

Et puis j’ai eu envie de tester ce processus avec d’autres personnes. J’ai travaillé avec des comédiennes, des enfants, des personnes âgées, des collégiens. J’ai aussi réalisé une vidéo pour l’opéra de Bartók « Le château de Barbe Bleue »…

Un jour, à un dîner, je me suis proposée pour intervenir à la prison de Clairvaux. Mon projet a plu à l’association Renaissance de l’abbaye de Clairvaux et la DRAC Champagne-Ardenne l’a soutenu.

C’était fin 2010. Les portes se sont ouvertes les unes après les autres… »

 

Comment avez-vous travaillé avec les détenus ?

Mes interventions se sont étalées sur un an, avec 7 hommes condamnés à de longues peines.

Je leur ai d’abord présenté mon travail. Nous en avons discuté, cela nous a permis de construire une relation de confiance… Mes portraits, c’est l’antinomie du « selfie » : ils se construisent dans la durée, au-delà des apparences. Ensuite je leur ai demandé de fabriquer un objet où serait « impressionné » leur visage.

D’habitude je demande aux gens de modeler ou de sculpter leur maison idéale. Là, je leur ai demandé de fabriquer « un objet qui vous est cher ». L’un des hommes a modelé la Corse, un autre un mobile un peu abstrait. Et puis il y a eu cet homme qui a sculpté des barreaux… Je les ai laissé faire.

 

Pourriez-vous nous en dire un peu plus, sur ces « antiportraits » ?

Vidéo réalisée par Marion Lachaise, artiste plasticienne, avec d'anciens détenusCa n’a rien d’un film documentaire. Ce sont plutôt des fragments qui racontent des personnes.

Au cours des entretiens filmés, je m’attache à l’endroit où vit la personne, je pose des questions « périphériques », sur la perception qu’elle a de son environnement : est-ce sombre ? est-ce clair ?... Cela fait émerger des paroles intimes, personnelles.

Jusque là, je ne conservais pas forcément les paroles au moment du montage. Je me concentrais plutôt sur les physionomies. Mais cette fois, pour la première fois, j’ai donné la parole à mes personnages. Les détenus de Clairvaux ont ré-ancré mon approche du portrait. Il fallait que leur parole soit entendue…

 

Vous avez un projet de livre ?

Ce premier travail m’a donné envie d’aller plus loin. Je travaille à présent sur un livre-objet « L’œil de Clairvaux », pour porter la parole des personnes détenues dans nos espaces privés, nos appartements.

Ce livre-objet présentera des photos de l’ancienne détention, il permettra de rentrer visuellement, presque physiquement, dans la prison et d’y découvrir la vidéo des « impressionnés de Clairvaux » via internet et des terminaux portatifs. Il s’ouvrira par le milieu pour transmettre la sensation qu’on a quand on entre en prison, avec toutes ces portes qui s’ouvrent puis se ferment, les unes après les autres, derrière vous. On a l’impression que l’air se raréfie, qu’on entre sous une cloche…

"L'oeil de Clairvaux", un livre à paraître sur la prison de ClairvauxJ’aimerais que ce livre aille dans les bibliothèques des prisons. Je ne veux pas que ce soit un objet patrimonial, mais un outil à pratiquer, avec des textes courts et accessibles à tous. Je voudrais que les gens se rendent compte que ce qui se passe en prison nous concerne tous.

Ce livre sera l’aboutissement de l’aventure, et le début d’une autre : en animant cet atelier à Clairvaux, j’en suis venue à m’intéresser à la justice en général. Je travaille actuellement sur le procès d’assises, j’aimerais travailler avec des femmes détenues, avec des surveillants de prison…

 

Que retenez-vous de votre rencontre avec ces prisonniers ?

Tous étaient là depuis 10 ou 12 ans. Ceux que j’ai rencontrés sont ceux qui ont réussi à survivre, qui ont encore de l’espoir. Avant d’être en prison, on ne sait pas si cette force est en nous.

Certaines de leurs phrases m’ont marquée. Ainsi : « les nuages viennent de l’extérieur ». Ou bien : « la nuit, c’est le néant ».

Il faudrait que le jour de leur sortie, quelqu’un les attende. Et puis qu’ils puissent se poser un peu. Ceux avec qui j’ai travaillé avaient tous quelqu’un pour les attendre, de la famille. Pour survivre en prison, j’ai l’impression que c’est la clé.

Quand on est seul c’est pire que tout.

 

 

Marion Lachaise
Artiste plasticienne