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Témoignages
photo d'Omar Benlaala

Omar Benlaala, écrivain

"Leur donner le goût d'eux-mêmes"

L’écrivain Omar Benlaala a été révélé grâce à un récit autobiographique à succès, "La Barbe", paru dans la collection Raconter la vie du Seuil, dans lequel il relate ses errances de jeunesse et sa quête identitaire à travers l’islam. Il s’est rendu à l’Îlot pour animer des ateliers d’expression et de prise de parole à destination des salariés en insertion de l’Atelier Qualification-Insertion.
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Vous avez animé plusieurs ateliers à l’Îlot, auprès de jeunes en voie de réinsertion professionnelle. Quels étaient vos objectifs ?

 

Mes premiers pas d’homme ressemblent à ceux de ces jeunes ; de la déscolarisation à la délinquance, en passant par la case prison, une succession d’échecs a mené l’adolescent que j’ai été à se replier sur lui-même, à bâtir sa propre cellule, jusqu’à ce que la rencontre avec un groupe de prêcheurs – certes musulmans, mais ils auraient pu être chrétiens, jedi ou communistes ! ‒ m’initie à la prise de parole. Un changement radical pour la boule de colère que j’étais alors, et pour cause : plus j’avais de mots, moins je devenais agressif, violent. Une étape, certes importante, vers la maturité, mais le chemin était encore long...

Après m’être bercé de certitudes, satisfait de mon éloquence, j’ai rapidement compris qu’elle ne suffirait pas à faire de moi un adulte responsable : qu’il me fallait apprendre à me taire comme j’avais appris à m’exprimer ; à accepter de me tromper pour mieux réfléchir, d’abord sur mes paroles, puis sur mes actes. Et pour cela, développer mon esprit critique.

Voilà ce que ‒ modestement ‒ j’essaie d’apporter aux jeunes que je rencontre ; mon vécu, une expérience : des années de réflexion concentrées en trois heures d’ateliers…

 

 

Comment ces ateliers se sont-ils déroulés ?

 

Sur le mode de la conversation. L’essentiel étant de faire circuler la parole, de donner aux participants l’envie d’argumenter, de se servir du langage comme d’une ressource nécessaire à la construction de leur identité, leur parcours. La langue française est notre bien commun, mais elle ne se donne vraiment qu’à ceux qui savent lui rendre hommage… Ainsi, à travers le dialogue, les participants font l’expérience de sa beauté, de sa force aussi, et prennent goût – je l’espère – à sa pratique.

Pour cela, je leur demande d’abord de se présenter en répondant à deux questions portant sur leur rapport aux médias et au sport. Puis j’entre dans le vif du sujet en leur proposant un exercice collectif de mise en situation : nous sommes un groupe de journalistes à une conférence de rédaction quand une dépêche AFP nous parvient… Karim Benzema renonce à sa nationalité sportive pour représenter l’Algérie.  Que fait-on de cette information ? On en parle ? Non ? Pourquoi ? De quelle manière ‒ la brève, le portrait, l’enquête ? Dans quelle rubrique ‒ sport, politique, fait-divers ? Puis, nous décortiquons une information après l’autre : qui est Karim Benzema ? Un footballeur professionnel. Que signifie être professionnel ? Avant cela, c’est un homme, un citoyen, binational. Est-ce important ? Pourquoi ? Que signifient tous ces termes ? Qu’est-ce qu’une nationalité sportive ? A-t-on le droit d’y renoncer ? Qui peut l’en empêcher ? La Fifa ? Une association sportive a-t-elle le pouvoir de priver un citoyen du droit de représenter son pays – Karim Benzema est franco-algérien. Pourquoi ce joueur renoncerait-il à représenter la France ? Parce qu’il est mal perçu dans son pays ? Par qui ‒ les médias, l’opinion publique ? Par ce biais, nous évoquons la réputation, l’honneur, l’image qu’on véhicule. Son importance, sa fragilité… Autant de questions qui en suscitent d’autres, autant de prétextes à converser.

 

 

Avez-vous relevé des réticences, des difficultés de la part des jeunes ?

 

Même si au premier abord la prise de parole en public peut paraître compliquée pour la plupart d’entre eux, je les ai trouvés très investis ! Le prisme sportif est propre à délier les langues et mettre en confiance les participants ; non seulement parce que le sport est pratiqué et apprécié par la grande majorité d’entre eux, mais surtout parce que beaucoup le jugent utile, et qu’il prend, dans leur éducation, une importance capitale. La dépêche n’a pas été choisie au hasard ; à travers les échanges et les discussions que j’ai quotidiennement avec d’autres jeunes partout en France, je peux mesurer à quel point Karim Benzema cristallise les passions ; il suffit de prononcer son nom pour que chacun veuille donner son avis : quel excellent point de départ !

Bien sûr, pour certains participants, le manque de vocabulaire est frustrant, et je peux sentir leur gêne à s’exprimer ; mais j’ose espérer que cette difficulté leur donne envie de venir chercher les mots qui manquent – à travers la lecture, l’écoute, la discussion ‒, et n’attendent qu’eux.

Ces jeunes sont dans une période de déséquilibre qui, paradoxalement, les pousse à relever la tête. Servons-nous de cette situation ; donnons-leur les outils nécessaires à cet épanouissement. Pour qu’ils regardent le monde droit dans les yeux, quoi de mieux que le langage – notre lien le plus solide ‒, et la liberté ‒ de tons, de modes, de styles ‒ qu’il offre !

 

Livres d'Omar Benlaala :

La barbeaux éditions du Seuil (Raconter la Vie)

L'effractionaux éditions de l'Aube