Philippe Zoummeroff, criminologue, soutient l'association l'Îlot pour la réinsertion des sortants de prison
Philippe Zoummeroff

On m'a souvent demandé de parler de la réinsertion.

M. Philippe Zoummeroff, membre de l’Association Française de Criminologie depuis 1999, est venu à s’intéresser aux questions pénales par la bibliophilie.
11
fév
2014
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Son site consacré à la justice pénale et à la criminologie fait autorité. Nous lui avons demandé de s'exprimer sur :

... la réinsertion des sortants de prison

"Je vais vous dire que c'est une tâche très difficile et qu'il faut être très modeste sur ce sujet éminemment important.

Déjà, le mot insertion n'est pas interprété de la même façon suivant les personnes. A commencer par l'administration pénitentiaire qui avance que ses deux missions sont la garde des détenus et la réinsertion.

Or l'administration pénitentiaire ne réinsère pas, elle prépare à la sortie ; ce n'est pas tout à fait la même chose."

... l'action de l'administration pénitentiaire

"Il est certain qu'une sortie bien préparée peut aider grandement à se réinsérer. Mais en ce qui concerne la mission de réinsertion prévue dans le code de procédure pénale, le "chapitre X : des actions de préparation à la réinsertion" ne dit pratiquement rien. Il faut interpréter... 

Soyons clair : la réussite de cette mission dépend de nombreux facteurs. Les résultats peuvent être très différents d'un établissement à un autre.

Ils dépendent du directeur de l'établissement, du service pénitentiaire d'insertion et de probation (SPIP), de la population carcérale, des associations spécialisées... Et l'administration pénitentiaire subit souvent des contraintes indépendantes de sa volonté."

... les actions possibles en prison

"En prison, il est possible d'agir à deux niveaux :

1. sur les conditions de détention. Il faudrait que dès son arrivée le détenu puisse être traité avec égard, de manière à éviter le "choc carcéral", qui est très déstructurant : c'est à ce moment-là que se produisent la majorité des suicides. De ce côté, l'administration pénitentiaire a fait de sérieux progrès. Par ailleurs, l'encellulement individuel devrait être de règle, sauf pour ceux qui préfèreraient se trouver avec un autre détenu. Mais évidemment, ce n'est pas le cas actuellement, à cause d'une surpopulation endémique.

2. sur les activités. Le détenu devrait rester le moins de temps possible dans sa cellule. Les activités empêchent de broyer du noir. Il est prouvé qu'elles réduisent la consommation de drogue comme les violences.

Les détenus peuvent se voir proposer 4 sortes d'activités :

 - en premier lieu : le travail, qui permet au détenu indigent de cantiner, de sortir longtemps de sa cellule et parfois de réaliser des tâches intéressantes, en fonction du "donneur d'ordre". Je me souviens qu'à la prison centrale de Saint-Maur, M. Nicolas Frize avait réussi à monter un atelier remarquable avec l'INA, pour la restauration de bandes sonores. Heureusement le travail n'est pas obligatoire, parce qu'il n'est pas accessible à tous les détenus qui en font la demande. Moins de la moitié des demandes d'emploi sont honorées...

- la formation est évidemment surtout utile pour ceux qui n'en n'ont aucune. Elle peut être dispensée par le Génépi ou d'autres associations, ou des entreprises telles que Gepsa. Ce n'est pas limitatif. Le succès d'une formation dépend de la qualité de ceux qui la mènent, de sa durée, et du métier préparé. Il est nécessaire qu'il y ait une bonne adéquation entre le métier choisi et les possibilités d'emploi à la sortie. Enfin un transfert d'établissement en cours de formation peut être très perturbant.

- les activités culturelles sont très diverses. Tous les établissements sont équipés de bibliothèques, où les détenus peuvent mener des travaux personnels ou plus simplement découvrir les plaisirs de la lecture. Certains établissements proposent aussi des conférences ou d'autres activités. Quelques détenus, qui ne sont pas très nombreux, s'investissent dans la préparation d'un titre universitaire, comme une licence, voire un doctorat.

- les activités sportives ne sont pas très nombreuses ou du moins pas très variées. Une salle de sport comportant essentiellement des appareils de musculation, et un terrain de football qui, malheureusement, ne concerne que peu de détenus.

Enfin, il ne s'agit pas d'une activité, mais en tout cas d'une relation qui peut avoir une action bénéfique sur la réinsertion : celle de Dieu."

... la proportion de sortants de prison qui peuvent s'en sortir seuls

"Ce chiffre malheureusement est complètement inconnu.

Nous connaissons les chiffres de la récidive (environ 40% des condamnations), mais il n'y a pas d'adéquation entre la non-récidive et la réinsertion. Beaucoup de non récidivistes mènent une vie difficile, manquent de repères et risquent à tout moment la récidive. Cela me fait penser à l'histoire de Tarek, un sortant de prison qui pendant 3 ans a tout essayé pour s'en sortir... Il y est arrivé in extremis.

Je ne voudrais pas m'avancer sur des chiffres, mais la proportion de personnes qui peuvent retrouver une place dans la société en sortant de prison me paraît faible. Il y a bien sûr les personnes qui n'ont pas envie de se réinsérer et qu'un retour en prison ne dérange pas du tout, mais il y a aussi les personnes illettrées ou qui parlent très mal français, les étrangers en situation irrégulière, les malades mentaux et les toxicomanes qui ont besoin, avant tout, de soins avant de s'engager dans une démarche de réinsertion."

Philippe Zoummeroff