Dominique de Galard

Qui sont les "sortants de prison" ?

Pourquoi venir en aide aux personnes qui ont été incarcérées, celles qu’on appelle parfois, avec crainte ou ressentiment, les « sortants de prison » ?
08
juil
2015
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Dominique de Galard, médecin et ancienne conseillère en santé publique auprès du directeur de l'administration pénitentiaire, a accepté de partager avec nous sa vision des choses... Depuis cet entretien, elle a rejoint le conseil d'administration de l'Îlot.

 

Qui est en prison ?

Guillemets ouvertsPlusieurs réponses sont possibles selon le regard que nous portons. Je vous fais part de mon expérience de plusieurs années auprès des personnes détenues.

Qu’il soit jeune ou vieux, c’est surtout la galère qui les caractérise.

Mais il n’y a pas un « standard » de la personne détenue, un portrait type ; l’évolution générale des mœurs autant que le contexte économique et social ont modifié le profil des personnes placées sous main de justice. Ainsi avec la judiciarisation des infractions concernant la conduite automobile, les affaires financières, les affaires de mœurs, un séjour en détention n’est plus réservé aux délinquants.

Quelques chiffres :

  • 68 000 personnes incarcérées mais plus de 88 000 sortants,
  • 3,5% de femmes, 1% de mineurs,
  • un âge moyen de 34 ans, qui a tendance à augmenter,
  • une durée moyenne de détention de 10 mois,
  • 1 personne sur 1 000 habitants incarcérée.

 

Pouvez-vous nous en dire plus ?

Les parcours sont différents comme le sont les trajectoires individuelles de ceux qui vous entourent. Je ne vous parlerai ni des caïds qui ont leur réseau mafieux, ni de ceux qui, malgré leur affaire, ont pu garder leurs relations familiales mais de la majorité des personnes détenues. On retrouve pour eux un grand nombre de constantes qui ont un impact fort sur leur développement, leurs choix et leur vie.

Ceux-là n’ont souvent connu qu’une vie de galère c'est-à-dire la précarité, l’isolement, l’absence d’occupation et de logement.

Leur vie d’errance a parfois débuté dès leur enfance. Ballotés de foyers en famille d’accueil, sans amour et sans éducation, ils n’ont connu aucune stabilité affective et ont souvent été maltraités. Lorsqu'on les rencontre, ce sont de grands enfants immatures, violents et influençables, très carencés affectivement. Leur maîtrise limitée du langage entraîne un seul mode de réponse basé sur la violence verbale et physique. Ils sont  pauvres en tout et cumulent les handicaps, peu capables de s’investir dans le travail comme en matière de santé. Ils ne peuvent s’inscrire dans la durée car ils vivent « à court terme ».

Ils sont en échec scolaire : plus de 10 % d’entre eux sont illettrés et souvent ne sont que des déchiffreurs, qui ne savent pas comprendre un texte. La moitié n'a aucun diplôme, avec un niveau d’études qui est, pour 70 % d’entre eux le CAP.

Sur le plan sanitaire, cette population précarisée est fréquemment atteinte de troubles psychiatriques, de certaines affections comme le sida, les hépatites et la tuberculose. Les détenus se suicident 6 fois plus que la population générale. Pour compléter le tableau, beaucoup sont des toxicomanes ; les addictions aux stupéfiants, à l’alcool, aux médicaments et au tabac concernent plus de 70 % des personnes incarcérées et 25 % d’entre eux consomment au moins 2 de ces produits. 

 

Dans ces conditions, comment se passe la sortie de prison ?

Après un acte délictueux ou criminel, un procès où les notions élémentaires sont parfois mal comprises du fait du faible niveau scolaire, le séjour en prison voit la personne confrontée à la surpopulation en maison d’arrêt, à l’absence de lien familial ou amical, au racket et/ou au prosélytisme pour certains, à la solitude pour beaucoup d’autres. Selon la durée de la peine, le motif de la condamnation, les liens avec l’extérieur qu’elle a pu garder, la personne détenue est face à un réel choix de vie qu’elle a néanmoins beaucoup de mal à assumer du fait de la vie chaotique qu’elle a menée.

Un mot sur la récidive : s’il existe des multirécidivistes, notamment dans la délinquance et la toxicomanie, ce risque pour la société est concentré sur quelques personnes, avec toute la difficulté d’arrêter cette spirale. Mais beaucoup sont ceux qui ne récidivent pas après l’épreuve de la prison. On n’en parle pourtant jamais. Ceux-là doivent remonter la pente et se construire malgré leurs carences.

La sortie, ou plutôt l’épreuve de la sortie, va les confronter, sans intermédiaire, à la société qui est en droit de leur rappeler leurs actes et de leur demander des comptes. La situation sera différente selon la durée de la détention. Au bout d'une longue peine, le monde a tellement changé que tout est à réapprendre, ou plutôt à apprendre. Je me souviens d’un condamné à une longue peine en 2003 qui, n’ayant pas connu l’euro, le téléphone portable ni le RER était très angoissé de sortir... Dans ces moments-là, le soutien de la famille et des amis est essentiel mais beaucoup se retrouvent seuls.
 

 

Ils ont alors besoin d'un appui..

Oui. C’est là qu’interviennent les associations en complément des mesures de suivi assurées par l’administration pénitentiaire et notamment par les conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation. Car l'administration pénitentiaire a non seulement pour rôle de les contrôler, mais aussi de les préparer à retrouver leur place dans la société en limitant, dans toute la mesure du possible, les risques de récidive.

Ce qu’il leur faut lorsqu’ils sortent de prison au petit matin, seul avec quelques euros en poche et un sac avec toutes leurs affaires, c’est un toit. Pas seulement une chambre mais aussi un lien convivial : pouvoir parler à quelqu’un, avoir l’assurance qu’on peut leur faire confiance malgré leur passé, être accompagné, ne pas se sentir dans leur chambre comme en cellule et surtout avoir une occupation, une activité à défaut d’un travail.

Travailler auprès des personnes sortant de prison est difficile, épuisant, angoissant aussi, parfois décourageant mais finalement tellement enrichissant.

C’est la reconnaissance de l’existence même de ces hommes et femmes dans notre société. Certes ils sont pauvres mais il ne faut pas qu’ils soient dans la misère, car la misère c’est la pauvreté sans la confiance, sans solidarité et sans espérance.

Ils ont besoin de nous.

A ce propos, j'aimerais citer Antoine de Saint-Exupéry : « si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis » .Guillements femés

 

 

Dominique de Galard
Ancien conseiller santé auprès du directeur de l'administration pénitentiaire